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Le coût financier de vie d’un enseignant numérique au Cameroun

Mis à jour : 23 févr. 2019

Le numérique constitue, aujourd’hui au Cameroun, un des concepts au cœur des discours politiques universitaires. La prolifération des expressions comme "économie numérique", "pédagogie numérique", "numérique éducatif" et "université numérique", est une forme d’invitation adressée aux universités mais aussi aux enseignants d’être "numériques".


D’ailleurs, le concept d’"enseignant numérique" existe aux côtés de celui, entre autres, d’"enseignant du numérique". Si le second fait référence à une personne dont la discipline d’enseignement est le numérique, le sens du premier est en revanche double.


Premièrement, l’expression "enseignant numérique" peut désigner un logiciel, une application ou un programme technologique d’apprentissage qui, comme "Onecourse", est capable d’instruire et évaluer les apprenants. Deuxièmement, elle peut désigner un enseignant humain dont la vie quotidienne et professionnelle repose fondamentalement et quasi entièrement sur l’usage des outils numériques.



À quelles conditions l’usage des technologies numériques à l’École peut-il contribuer à l’émergence de la pensée ?"

Philippe Mérieu, 2012



Fouchez, Quaranquin et Rodrigues (2014) ont travaillé sur l’identité d’un enseignant numérique. Par enseignant numérique, ils entendent celui qui "intègre véritablement les outils numériques dans ses pratiques pédagogiques, c’est-à-dire qui les utilise de manière habituelle, continue et culturelle, en les articulant à des scénarisations pédagogiques pensées". Concrètement, un enseignant numérique est celui qui, pour communiquer, interagir, collaborer, faire des recherches, scénariser sa pédagogie, enseigner, évaluer, travailler et organiser sa vie et ses relations, recourt essentiellement à l’usage culturel des outils numériques, au point de se passer aisément du papier, du stylo, du tableau et du sac, et de ne travailler qu'avec son ordinateur, sa tablette et/ou son smartphone.


S’il existe des « open sources », ce sont bien les outils numériques semi ou totalement payants qui sont les plus utilisés et les plus pertinents. Les services numériques gratuits ne le sont d’ailleurs pas tous totalement. Dans la majorité des cas, l’accès à la totalité de leurs fonctionnalités exige une souscription. Et ces technologies, y compris Office et bientôt Windows, sont payables sous forme d’abonnement mensuel ou annuel.


Alors, si être un enseignant numérique, c’est faire usage de ces outils dans ses pratiques quotidiennes et professionnelles, qu’est-ce qu’il peut financièrement coûter à un universitaire camerounais dont le salaire moyen est de 400.000f cfa (610 euro) par mois ?

Pour examiner la question ci-dessus, prenons le cas d’un universitaire camerounais qui répond au profil suivant : (1) son mode de vie technologique repose sur l’usage des outils pertinents, donc payants ; (2) pour des raisons éthiques, il évite d’utiliser les logiciels craqués ; (3) en tant qu’enseignant numérique, il intègre effectivement les nouvelles technologies dans ses pratiques pédagogiques, comme la recherche, la documentation, la communication, la collaboration, la diffusion de ses cours, l’évaluation, la publication, et l’organisation personnelle et de ses données ; (4) l’acquisition de ces outils n’engage pas forcément l’institution, mais relève de l’initiative privée. Le tableau de la page suivante donne un aperçu des dépenses minimales de cet enseignant numérique.



Pour un universitaire camerounais qui gagne 400.000 FCFA mensuellement, les dépenses potentielles essentielles liées au numérique éducatif représentent plus de 33% de son salaire.

Si l’on y ajoute le fait que pour publier, acquérir un ordinateur (PC), une tablette et un smartphone, il doit respectivement mettre de côté, au moins, 5.000, 25.000, 16.700 et 19.200 FCFA (respectivement 8, 38, 25 et 30 Euro) par mois, il est évident qu’être enseignant numérique au Cameroun coûte plus de la moitié de son salaire mensuel. Par rapport à son collègue européen ou américain qui achète ces outils aux mêmes tarifs, l’universitaire camerounais est fortement handicapé. Surtout, si l’on y ajoute les factures du fonctionnement de son quotidien (logement, électricité, eau, déplacement, etc.) et celles de ses projets d’investissement, il est clair que sa carrière navigue dans le rouge. Dans ces conditions, il est difficile voire impensable qu'il s'intéresse prioritairement à renforcer ses capacités de numérique éducatif.


Est-il donc possible d'être enseignant numérique au Cameroun? En clair, c'est quoi la solution?


Si, comme il est admis, l'enseignant reste le moteur des innovations techno-pédagogiques et du développement du numérique éducatif, il est clair qu'il faut augmenter ses capacités d'équipement technologique.

Premièrement, il faut un partenariat global entre les pays développés et les pays en voie de développement, qui invite les entreprises technologiques à appliquer des tarifs préférentiels sur le marché africain. Il est en effet, par exemple, inéquitable qu'un enseignant camerounais achète un Office 365 au même prix qu'un Français, à 78.000 FCFA auquel s'ajoutent des frais de transaction bancaire, alors qu'un Canadien l'achète à équivalent 42.000 FCFA sur le marché de son pays. Cela est surtout inéquitable sachant que les matières premières pour fabriquer les supports technologiques sont africaines, dont ces entreprises fixent elles-mêmes les prix.


JSTOR l'a compris, et est gratuitement accessible par des universités africaines. Il y a trois ans, j'ai négocié avec Unplag un abonnement annuel institutionnel à son logiciel antiplagiat à hauteur de 1500 euros au lieu de 4000. J'ai fait de même avec Cairn.info en 2015, qui a carrément défini une offre documentaire adaptée aux institutions africaines. J'ai obtenu un résultat similaire avec Microsoft pour son service: Microsoft Education ainsi qu'avec NEOLMS, une entreprise spécialisée dans l'offre des plateformes cloud (SAAS) de FOAD. Avec cette dernière, j'ai réussi à obtenir un rabais de 16% sur leurs offres d'entreprise. Ces démarches menées à titre personnel montrent qu'une solution au niveau global ou étatique est envisageable.


La deuxième solution est institutionnelle. Les universités camerounaises peuvent par exemple acquérir des logiciels et applications technologiques d'entreprise, qui permettent à leurs enseignants et étudiants de s'y abonner gratuitement ou à des prix extrêmement bas.


C'est une approche destinée à réduire les coûts d'équipement technologique des individus, mais qui ne fonctionne que lorsque l'université considère la dotation technologique de ses enseignants et étudiants comme un devoir "régalien".


Promouvoir des enseignants numériques, c'est aussi accroître leurs capacités salariales. Par exemple, une prime dédiée à l'équipement technologique peut être instituée. Des programmes ou projets de dotation technologique des enseignants peuvent aussi être organisés dans le but de renforcer leurs capacités techno-pédagogiques.


Quatrièmement, l'on peut développer une politique d'utilisation des ressources technologiques libres (Open sources), qui doit aboutir à la sélection et la vulgarisation de celles les plus pertinentes. Par-delà, à défaut de les contextualiser, nos universités doivent, elles-aussi, créer et concevoir des outils, services et ressources technologiques libres. Autrement, leur extraversion et leur dépendance à l'égard de l'Occident s'accroîtront davantage.


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