Rechercher
  • Admin

Les FOAD dans nos universités sont-elles des innovations durables ou des feux de paille?

En examinant cette question, je suis arrivé à la conclusion que même si nos FOAD n’ont pas encore un très fort ancrage institutionnel et structurel, même si nos ressources et compétences dans ce domaine sont encore majoritairement importées, nos FOAD sont des innovations dynamiques qui se construisent avec leurs contextes et leurs acteurs. Mais elles ont besoin d'une forte dose d'actions et de politiques pour s'implémenter durablement.

On est aussi parti...!

Dans un article qui sera publié dans le prochain numéro de Distances et Médiation de Savoirs, je définis la formation ouverte et à distance (FOAD) comme un mode de formation, synchrone ou asynchrone, hybride ou non, dans lequel la rupture de l'unité des lieux entre formateurs et formés, la complémentarité et pluralité des situations d’apprentissage, les médiations et médiatisations humaines, technologiques et pédagogiques reposent en tout ou en partie sur l’usage des réseaux informatiques.


Ce type de formation de troisième génération qui fait la Une de l'actualité pédagogique, se développe aussi au Cameroun depuis déjà une vingtaine d'années.


La loi d'orientation de l'enseignement supérieur de 2001 accorde d'ailleurs une place de choix aux FOAD, en encourageant les institutions universitaires à les implémenter et à les développer.  À ces jours, toutes les universités d'Etat camerounaises sont engagées sur la voie de la distance et du e-learning,  en accord avec le projet: "e-national higher education". Il en est de même pour la plupart des grandes écoles et pour une part importante des institutions universitaires privées.


Mais s'il existe des dispositifs de FOAD développés localement, la majorité d'entre eux résultent des partenariats bilatéraux ou multilatéraux variés, et couvrent, dans une perspective technico-professionnelle, plusieurs domaines de la vie. En tant que dispositifs innovants, leur observation suscite néanmoins une question à laquelle je tenterai de répondre dans ce second numéro d'Edu Tek Watch: Les FOAD camerounaises sont-elles inscrites dans la durabilité? Ou ne sont-elles pas que des feux de paille qui feront leur temps?


Mais qu'est-ce qu'un projet durable?


Bellini (2002) définit un projet durable comme celui qui, utilisant harmonieusement et de façon autonome ses ressources, est capable de se pérenniser, de perdurer, de résister aux conjonctures et de s’intégrer dans la culture institutionnelle du contexte. Ce type de projet offre une garantie de résultats, et est pertinent et significatif au regard des besoins à satisfaire et de l'avenir de son contexte.  En revanche, un projet "feux de paille" vit comme un "coup de foudre", c’est-à-dire qui commence certes de façon vive mais ne dure pas.


Pour évaluer la durabilité des dispositifs camerounais de FOAD, j'ai choisi d'examiner les éléments suivants : l’origine des projets, les ressources utilisées et les principaux acteurs. En revanche, j'ai choisi de passer sous silence la nature des programmes (contenus), car ici, je ne m’intéresse qu’aux dispositifs entendus comme agencement conjugué de divers moyens en vue d’un objectif (Peraya, 2005).


Qui sont les porteurs de nos FOAD?


Lorsqu'on observe les parcours d'implémentation de nos FOAD camerounaises, on remarque que si elles sont institutionnellement couvertes, elles sont surtout l'oeuvre des individus qui les portent. Dans la plupart des cas, il y a en aval un appel à projet de l'Agence Universitaire de la Francophonie (AUF). Répondant à cet appel, un enseignant intéressé par l'innovation techno-pédagogique, monte un projet pour lequel il obtient l'accord et le soutien de son institution et d'au moins une université occidentale partenaire. L'idée d'implémenter un dispositif de FOAD ne relève donc pas nécessairement de l'institution mais d'un individu.


Un petit détour dans nos dispositifs de FOAD montre que leur contenu n'est autre que la discipline ou le champ de recherche de leurs porteurs.  Derrière une FOAD, se cache donc un individu, avec sa personnalité, ses recherches, ses ambitions de carrière, son esprit innovant, ses stratégies, ses goûts pour l’e-learning et ses désirs de marquer son espace universitaire. En général, c’est lui qui est le responsable administratif et pédagogique de "son" dispositif. C’est lui qui en gère le budget, avec l’appui technique de quelques assistants et la reconnaissance tacite de l'institution. En gros, les offres de FOAD dans nos universités traduisent le profil et la vision de leurs porteurs individuels: Et après eux alors...?


Aujourd'hui, la plupart des promoteurs de nos FOAD tendent vers la fin de leurs carrières. Dans un contexte où les jeunes compétences en FOAD se font encore désirer, on peut bien poser l'hypothèse qu'après ces premiers promoteurs, se créera des vides qu'il sera difficile de combler immédiatement. Les potentiels remplaçants devront en effet avoir le triple profil académique, pédagogique et technologique des initiateurs, si l'on voudra faire survivre les dispositifs de FOAD déjà existants.


Certes, des formations sont organisées, mais la plupart d'entre elles sont destinées à produire, non pas des concepteurs de FOAD, mais des exécutants et assistants qui resteront dans l'ombre des maîtres de projet. Or, pour qu'un projet soit durable, il est important que son fonctionnement aille au-delà du cycle de vie professionnel de l'individu qui le porte.


Je suggère alors d'institutionnaliser les projets individuels de FOAD, en leur conférant une force structurelle. Les universités pourraient, par exemple, insérer dans leur structure un centre techno-pédagogique dans lequel loger les FOAD tout en les articulant harmonieusement aux services classiques existants (Départements, scolarité, etc.). Cette insertion structurelle doit aboutir à une appropriation institutionnelle et culturelle de ces modes de formation. Car la plupart de nos dispositifs de FOAD fonctionnent comme "une université dans une université": ils ont leurs propres administrations, leurs propres personnels et leurs propres ressources, et répondent plus de l'AUF que de leurs universités hôtes.


D'où viennent les ressources pour nos FOAD?


Si les projets de FOAD que nos universités soumettent à l'AUF, reposent sur des diplômes existants, ils portent néanmoins une très forte empreinte occidentale. Même si les contenus de programme sont proposés par nos institutions, leur version finale est le résultat d'un processus de validation mené par des experts occidentaux, qui jugent de leur portée glocalisante. Il en est de même pour les diplômes qui, s'ils ne sont pas cosignés avec des institutions camerounaises, le sont uniquement par des universités françaises. Que dire du dispostif technopédagogique de formation, dont la plateforme est proposée, conçue, modélisée et implémentée par les partenaires occidentaux, et dont ils gèrent le fonctionnement et le financement ?


Pour comprendre l'extraversion des ressources déployées pour nos FOAD, Fandio Fangzou (2016) a consacré un article sur le rôle du territoire et des acteurs locaux. Dans cet article, il rapporte les propos de la vice-présidente de la célèbre école française de commerce en ligne (ENACO) lors d'une conférence tenue le 23 décembre 2014 à l'université de Yaoundé 2. Répondant à la question d'un participant qui demandait si l'offre de FOAD d'ENACO prenait en compte les spécificités du contexte camerounais, elle répondit ceci: "la problématique du gouvernement ne nous regarde pas! Les formations sont globalisées parce que l'on travaille dans un monde globalisé".


Et si par hasard, un jour, la politique de l’AUF évolue, et rend l’autonomie ?

Je pose la question ci-dessus parce que de 1989 à 2013, les missions d'e-learning de l’AUF ont connu plusieurs mutations. Il n’y a qu’à considérer la description historique que fait Loiret et Oillo (2013) de ses Campus Numériques Francophones pour s’en rendre compte. Ses missions sont donc dynamiques. Et si dans cette évolution, l’AUF décide de rendre aux dispositifs camerounais de FOAD leur autonomie financière, technologique, humaine, pédagogique et administrative, que se passera-t-il?


Je suggère donc de spécialiser nos FOAD dans la promotion des formations axées sur des problématiques locales mais aux enjeux transculturels. C'est la condition pour proposer des offres concurrentes et à forte valeur ajoutée. Je suggère aussi que nos universités développent leurs propres ressources technologiques et pédagogiques, tout en contextualisant celles proposées par les organismes étrangers. C'est la condition pour résoudre les formes émergentes d'extraversion de l'éducation africaine. Je suggère enfin de former des compétences spécialisées dans la conception et la gestion des dispositifs techno-pédagogiques. C'est la condition pour avoir des FOAD indépendantes.


Qui sont nos principaux acteurs de FOAD?


Deschryver et Peraya (2004) écrivent que le fonctionnement d'un dispositif de FOAD nécessite l'intervention des acteurs suivants: les concepteurs, les gestionnaires, les formateurs, les tuteurs, les apprenants et les informateurs. En ce qui concerne nos FOAD, seuls les tuteurs, les informateurs et une partie de formateurs sont nationaux. En revanche, les concepteurs et les gestionnaires sont majoritairement occidentaux.


Pour Benchenna (2008), cette division du travail conduit les enseignants des universités du Sud à jouer le rôle d'assistants (tuteurs) et de répondants (informateurs) pour des contenus pédagogiques qu'ils n'ont pas conçus. Il considère d'ailleurs les FOAD occidentales en Afrique comme un mécanisme qui structure la dépendance des universités africaines à l'égard de leurs homologues du Nord.


Je suggère à cet effet de développer des ressources humaines capables de produire localement les FOAD et de les proposer sur le marché universitaire de la mondialisation. Ces ressources doivent arriver à maturation et à saturation au point de vulgariser les compétences en FOAD. Je suggère également d'élaborer une politique nationale de développement technopédagogique universitaire. Les FOAD françaises et leur délocalisation en Afrique n'ont-elles pas été décidées au Sénat français?


Conclusion

Même si nos FOAD n’ont pas encore un très fort ancrage institutionnel et structurel, même si nos ressources et compétences dans ce domaine sont encore majoritairement importées, elles sont des innovations dynamiques qui se construisent avec leurs contextes et leurs acteurs, ayant néanmoins besoin d'une forte dose d'actions et de politiques pour s'implémenter durablement.

Dans cette optique, il y a de l'espoir...
  • 45% d'étudiants à distance en Afrique subsaharienne francophone (ASSF) sont camerounais.

  • Plus de la moitié des dossiers de création des FOAD soumis à l'AUF proviennent du Cameroun.

  • En ASSF, le Cameroun est le pays qui, après le Sénégal, enregistre les plus importants taux de consommation des données mobiles.


8 vues
  • RSS Social Icon
  • YouTube Social  Icon
  • Pinterest Social Icon
  • Instagram Social Icon
  • Vimeo Social Icon
  • Google+ Social Icon
  • Facebook Social Icon
  • Twitter Social Icon
  • LinkedIn Social Icon

© 2019 by Emmanuel Béché